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La presse locale en danger, des initiatives pour la sauver

« Là où les médias locaux manquent, la démocratie et les droits humains souffrent. » (Mélanie Lepoultier, GILD, Rapporteure permanente adjointe du Congrès sur les droits humains) [1].  

En effet, comme nous avons pu le présenter dans cet article, médias locaux et démocratie locale sont particulièrement liés. De fait, ce sont ces médias qui semblent « les plus efficaces et probants » contre le complotisme et l’abstention électorale [2]. Ils sont considérés comme essentiels pour permettre une démocratie apaisée.  

Cependant, bien que bénéficiant d’une forte proximité avec les citoyen·nes, ils semblent aujourd’hui menacés. Cet état de fait a incité certains acteur·ices à se mobiliser, via des innovations éditoriales, en faisant évoluer les pratiques journalistiques locales, voire en se constituant en média local alternatif. 

🤝 Un ancrage historique et une proximité au quotidien des citoyen·nes

Dès le XVIIIe siècle, une presse à vocation locale se constitue en parallèle de la naissance d’une information nationale. Elle permet une reconnaissance des territoires ainsi qu’une circulation de l’information au sein de ceux-ci [3a]. Mais si une partie de sa légitimité provient de cet héritage historique, ce n’est pas là la seule raison. Celle-ci s’explique aussi par la pluralité des points de vue exprimés pour 83% des personnes interrogées, ainsi que par sa proximité avec les préoccupations du quotidien pour 80% d’entre elles [3]. Par sa primeur dans le lien entre citoyen·nes et informations, la presse locale devient un acteur intégré dans la vie locale, participant même à la construction de la représentation du territoire : il y a ce qui est couvert par le titre de presse local (le territoire), et ce qui ne l’est pas (l’extérieur). Les personnes qui lisent ce média font alors partie de la communauté territorialisée, le journal local leur étant destiné sans distinction de genre, d’âge, de catégorie sociale ou d’appartenance politique [3b].

Médias locaux en France hexagonale - Le Guide Presse

Cependant, si les citoyen·nes sont attaché·es à leurs médias locaux, en particulier à la télévision locale (consultée par 78% des personnes interrogées), devant la presse écrite locale (74 %) et la radio locale (67 %) [4], l’offre influe fortement sur la consommation [2]. Autrement dit, plus l’offre de presse locale est faible, moins les citoyen·nes vont en lire, et plus il y a un risque d’affaiblissement de la vie locale.

🗞️ La presse locale en danger

Pour Jean-Bernard Cazalets (ancien localier puis chef de rédaction et directeur départemental en Normandie) : « Ce n’est pas le pouvoir politique local qui est le plus fort, le plus menaçant, pour un journaliste, mais bien le pouvoir économique. » [5]. Pour cause, les pressions économiques sur la presse locale se font de plus en plus ressentir. À l’instar de son homologue national, le modèle économique traditionnel de la presse locale repose sur des revenus issus de la publicité, de la vente du journal, des aides publiques et des petites annonces, permettant d’assurer les coûts de personnel, d’impression et de distribution. Cependant, depuis les années 2000, les sources de revenu se tarissent : ventes en baisse, concurrence avec d’autres acteurs tels que Leboncoin pour les petites annonces, concurrence d’Internet pour l’information-service et les communications des institutions, réorganisation du marché publicitaire, etc. En revanche, les coûts restent souvent faiblement compressibles (notamment ceux du personnel) [3c].

Petites annonces. La page oubliée du Réveil Normand
Page de petites Annonces de l'hebdomadaire "Le Réveil Normand"

Pour pallier cette perte d’équilibre, des groupes de PQR (presse quotidienne régionale) développent des pôles dédiés à la communication et à l’événementiel [6]. Ils se retrouvent ainsi à co-organiser divers événements tels que des salons, aux côtés de grands acteurs du territoire sur lequel ils devraient couvrir l’actualité de manière indépendante, à nouer des partenariats avec des pouvoirs locaux [7], voire à diffuser des « publireportages » (publicité sous forme d’un article aux allures de reportage) [6]. Ces rapprochements rendent floue la limite entre communication et information [7] et renforcent la proximité avec des pouvoirs locaux (économiques ou politiques), devenus, pour l’occasion, philanthropes de la presse. Tout cela n’est pas sans conséquences, selon Jean-Pierre Giran (ancien maire LR d’Hyères) : « Les largesses des élus ou des patrons ne sont jamais dénuées d’arrière-pensées. » 

Une autre situation à laquelle font face plusieurs titres de PQR concerne leur structuration. Jusqu’alors, ils étaient majoritairement constitués en oligopoles, autrement dit, ils n’avaient qu’une très faible concurrence sur leur territoire. Cependant, au regard de leurs difficultés économiques, certains se sont restructurés, se concentrant notamment sur certaines zones géographiques. Revers de la médaille : certains des territoires ne sont plus couverts par ledit titre de PQR (ce sont en particulier des territoires ruraux et semi-ruraux), faisant craindre l’apparition de « déserts médiatiques » [8]. 

🖌️ Des innovations éditoriales pour se refaire une jeunesse

Consciente des risques auxquels elle est confrontée, la presse locale multiplie les innovations éditoriales pour rester à la page. Journalisme de solutions, formats hybrides mêlant vidéo et écrit, réinvention des pratiques journalistiques pour se rapprocher des citoyen·nes, nouveaux médias indépendants pour couvrir certains territoires, etc. : l’arrivée d’Internet a aussi facilité les évolutions dans le secteur.

Le journalisme de solutions est un exemple typique de ce mouvement. Né dans les années 1990 aux États-Unis, il est arrivé en France à partir des années 2000 notamment par la voix de Reporters d’espoirs. Selon l’association, cette méthode de travail consiste à « identifi[er] et trait[er] de manière journalistique des initiatives répondant à des problèmes économiques, sociétaux ou environnementaux » [9]. L’enquête classique est alors complétée par des réponses collectives et locales. Il ne s’agit pas de faire la promotion d’une solution, mais bien de l’analyser et de porter un regard critique, tout en exposant les éléments concluants. C’est, par exemple, ce qu’a voulu développer Nice-Matin, proposant nombre de portraits de porteurs d’initiatives, de dispositifs de financement participatif de projets locaux ou encore de reportages immersifs, dans l’objectif de « construire un média utile à sa communauté » [3]. Néanmoins, le concept recouvre encore aujourd’hui des réalités différentes, reposant sur les méthodes de l’investigation dans certains cas, mais restant de l’ordre de l’outil marketing pour d’autres [3b].

Autre stratégie : se donner un coup de neuf et se rapprocher du public. On retrouve, dans cette situation, les chaînes France Bleu régionales, devenues, depuis janvier 2025, ICI. Au-delà d’une stratégie marketing, le média avance que « Ce changement marque l’aboutissement d’une transformation ambitieuse lancée en 2022, visant à renforcer l’engagement de votre radio envers la proximité et l’accessibilité de l’information en région. » Non seulement un changement de nom donc, mais aussi « Une référence pour encore plus de proximité, plus de contenus sur l’actualité locale, plus de bons plans, de conseils pratiques ou de services » d’après la marque média [10]. Ce mouvement n’est pas seulement visible en France, mais aussi en Belgique, avec le quotidien L’Avenir et son programme « L’Avenir, c’est votre voix », où les journalistes ont souhaité aller à la rencontre des citoyen·nes. Pendant les douze mois précédant les élections locales de 2024, à bord d’une caravane aménagée pour l’occasion, ils ont sillonné douze villes (une par mois) et échangé avec les habitant·es sur les enjeux du scrutin à venir [11]. « L’idée, c’était d’aller à la rencontre des habitants au cœur des villes, de dépasser le simple “ je parle à mes lecteurs, je parle à mes internautes ” » explique Frédéric Wéry, journaliste à L’Avenir.

Ismée : un média libre et ouvert pour l'Entre-deux-Mers
Ismée média, un média-médiateur en Nouvelle-Aquitaine

Et dans certains cas, de nouveaux médias se créent. Facilités par l’avènement d’Internet qui abaisse les coûts d’entrée sur le marché de l’information, des médias indépendants locaux voient le jour [3c]. De nombreuses raisons peuvent expliquer ce choix téméraire : des acteurs de la vie locale voulant produire l’information‑service locale [3b], la recherche de nouveaux espaces d’expression par des journalistes professionnel·le·s, le développement d’une mouvance de « critique des médias », la volonté de se réapproprier son territoire, etc. [3b] [7] Les exemples ne manquent pas à l’appel. Ismée, situé dans l'Entre-deux-Mers, en Gironde, propose de « pratiquer un journalisme local axé sur la qualité, la nuance et l’implication citoyenne » [12], à travers portraits, reportages, cartes interactives ou podcasts. Sur un territoire plus large, la Nouvelle-Aquitaine, la Revue Far Ouest propose de « raconter des histoires qui se passent à côté de chez vous, et dont vous n’avez peut-être jamais entendu parler » [13]. Sur leur site, on peut également lire : « Nous considérons l’information locale comme un bien essentiel et nous souhaitons pouvoir présenter notre travail au plus grand nombre. » Si toutes ces initiatives sont porteuses d’espoir pour une information indépendante et pluraliste, elles comportent leur lot de difficultés. En effet, comme le souligne la sociologue Cégolène Frisque : « la vulnérabilité financière, le lourd investissement des journalistes, mal rémunérés, la prise en charge fastidieuse des tâches matérielles de mise en page et de distribution, la fragilité des réseaux de diffusion, les menaces de procès… risquent en permanence de susciter la démotivation ou de menacer l’existence même de ces titres. » [7]

Cet article a été écrit dans le cadre de notre campagne de sensibilisation "Médias locaux 2026" pensée pour couvrir la période électorale des municipales. N'hésitez pas à suivre nos autres contenus ! Merci de votre soutien. 🧡

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[1] Conseil de l’Europe. (2024, 29 octobre). Le déclin du pluralisme des médias est une menace pour la démocratie et les droits humains. Conférence Sur la Protection des Journalistes, Strasbourg, France. https://www.coe.int/fr/web/congress/-/decline-in-media-pluralism-is-a-threat-to-democracy-and-human-rights 

[2] Fondation Jean Jaurès & Les Relocalisateurs. (2025). Vers des déserts médiatiques en FranceVers des déserts médiatiques en France. https://www.jean-jaures.org/wp-content/uploads/2025/11/rapport_medias.pdfhttps://www.jean-jaures.org/wp-content/uploads/2025/11/rapport_medias.pdf 

[3a] Bousquet, F. et Amiel, P. (2021). I / Naissance et développement de l’information locale et de la PQR. La presse quotidienne régionale (p. 7-24). La Découverte. https://shs.cairn.info/la-presse-quotidienne-regionale--9782348057939-page-7?lang=fr 

[3b] Bousquet, F. et Amiel, P. (2021). II / Le modèle éditorial de la PQR. La presse quotidienne régionale (p. 25-40). La Découverte. https://shs.cairn.info/la-presse-quotidienne-regionale--9782348057939-page-25?lang=fr 

[3c] Bousquet, F. et Amiel, P. (2021). V / Économie de la PQR. La presse quotidienne régionale (p. 73-90). La Découverte. https://shs.cairn.info/la-presse-quotidienne-regionale--9782348057939-page-73?lang=fr 

[4] Libération & AFP. (2025, 18 novembre). « Des déserts médiatiques » : le recul des médias locaux affecte la participation citoyenne, selon une étude. Libération. https://www.liberation.fr/economie/medias/des-deserts-mediatiques-le-recul-des-medias-locaux-affecte-la-participation-citoyenne-selon-une-etude-20251118_YKWAQHBUE5HZJGMFOKMZDZOYHI/ 

[5] Goupil, P. (2014). Le maire et le journaliste : Je t’aime, moi non plus. Pouvoirs, Revue Française D’études Constitutionnelles et Politiques, 148. https://revue-pouvoirs.fr/le-maire-et-le-journaliste-je-t/ 

[6] Soutra, H. (2021, 24 novembre). Des élus s’inquiètent d’un appauvrissement de l’information locale. Le Courrier des Maires. https://www.courrierdesmaires.fr/article/des-elus-s-inquietent-d-un-appauvrissement-de-l-information-locale.27592 

[7] Frisque, C. (2010). Des espaces médiatiques et politiques locaux ? Revue française de science politique. 60(5), 951-973. https://doi.org/10.3917/rfsp.605.0951 

[8] Soutra, H. (2021a, novembre 22). Concentration, baisse du pluralisme, moindre maillage local... Menaces sur la presse régionale. Le Courrier des Maires. https://www.courrierdesmaires.fr/article/concentration-baisse-du-pluralisme-moindre-maillage-local-menaces-sur-la-presse-regionale.27597 

[9] Vous avez dit « journalisme de solutions » ? (s. d.). Reporters D’Espoirs. Consulté le 19 mars 2026, à l’adresse https://reportersdespoirs.org/sojo/ 

[10] Coviaux, L. (2024, 27 novembre). France Bleu change de nom et devient « ici » le 6 janvier 2025. ICI, le Média de la Vie Locale. https://www.francebleu.fr/infos/medias-people/france-bleu-change-de-nom-et-devient-ici-le-6-janvier-2025-2656084 

[11] Biehlmann, P. (2025, 10 octobre). De Nantes à Bergame, comment la presse locale se réinvente. Dans Reuters Institute For The Study Of Journalism. Festival de L’info Locale 2025, Nantes, France. https://reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/news/de-nantes-bergame-comment-la-presse-locale-se-reinvente 

[12] À propos. (2025, 10 décembre). Ismée, L’encre Deux Mers. https://ismee.info/a-propos/ 

[13] Raconter le Sud-Ouest, Comprendre l’époque. (2023, 5 octobre). Revue Far Ouest. https://www.revue-farouest.fr/a-propos/ 

Loïck Rauscher Lauranceau

Ingénieur Urbaniste - Bénévole pour Un Bout des Médias

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