Ce n’est pas la surprise du siècle mais début juillet 2026, la chaîne télévisée CNEWS (détenue par Vincent Bolloré) a été mise en demeure par l’ARCOM. Le cœur du problème était cette fois un reportage diffusé quelques heures avant le début du silence électoral des élections municipales. Il y mettait très largement en avant la candidate à la mairie de Paris Rachida Dati (LR), tout en descendant son concurrent socialiste Emmanuel Grégoire.
Le journal Le Monde publie le 9 juillet un article sur le sujet, signé Aude Dassonville. On y apprend qu’il s’agit déjà de la troisième mise en demeure et du huitième rappel à l’ordre de CNEWS depuis le début 2026, le tout sans réelles sanctions concrètes. Enfin, c’était le cas jusqu’au 29 juillet 2026, date à laquelle le régulateur a dû, de nouveau, sanctionner la chaîne à hauteur de 200 000 euros.
En tout, la chaîne championne des transgressions comptabilise une soixantaine de sanctions depuis 2017, sans jamais que le renouvellement de sa fréquence ne soit remis en question. Dans les commentaires de l’article, ce constat fait jaser : « Et ça sert à quoi ? Faire comme s'ils (l’ARCOM ndlr) s’en occupaient ? Après 10 mises en demeure, 1 blâme, et après 10 blâmes… Rassurez-vous, ça n’arrive jamais, les compteurs sont remis à zéro tous les ans… ».
« La pizza gratuite est offerte au bout de combien de mises en demeure ? » commentaire d'un lecteur du Monde
Est-il légitime de questionner le travail fourni par le gendarme de l’audiovisuel ? Fait-il réellement preuve d’indulgence avec les médias possédés par Vincent Bolloré ?
L’ARCOM (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) est une autorité administrative indépendante chargée de la régulation des médias audiovisuels et numériques. Elle a donc un pouvoir de sanction envers les médias qui ne respectent pas leurs obligations, en matière de pluralisme des opinions par exemple. Plusieurs sanctions existent et sont appliquées de façon graduelle.
Mise en garde ou rappel à la réglementation -> mise en demeure -> sanction (pécuniaire, en rapport avec la publicité ou la plus importante, la suspension de l’autorisation d’émettre)
L’ARCOM peut être saisie par les citoyen·nes, témoins d’une situation qu’ils/elles considèrent anormale, ou elle peut s’auto-saisir. Si vous souhaitez en savoir plus sur l’ARCOM, son fonctionnement ou sa gouvernance, un article est disponible sur le blog d’Un Bout des Médias.
Un fonctionnement insuffisant, inefficace
Si ce principe graduel donne l’opportunité aux médias d’évoluer avant d’être puni, il représente surtout un labyrinthe procédurier long et aux limites floues. Au bout de combien de mises en demeure passe-t-on à la sanction ? Comment est évaluée la gravité des faits ? Des questions auxquelles il est difficile de donner une réponse claire. Et quand la sanction est prononcée, elle est souvent insuffisante. Les montants des amendes, par exemple, semblent dérisoires face aux fortunes des milliardaires propriétaires de médias.
En février 2026, CNEWS a été sanctionnée à hauteur de 100 000 euros pour des propos discriminants envers les personnes algériennes et musulmanes. Canal +, groupe propriétaire de CNEWS et possédé par Vincent Bolloré, a réalisé 6 949 millions d’euros de chiffre d'affaires en 2025. L'amende ne représente donc que 0,001% du chiffre réalisé. En comparaison, si une personne au SMIC devait payer une amende similaire, elle s’élèverait à environ 2 centimes d’euros. Pas très dissuasif.
Autre point discutable, le refus assumé de l’ARCOM de s’auto-saisir. Martin Ajdari, actuel président de la structure, a expliqué ce choix par le risque d’accusations arbitraires, mais cette position est plutôt perçue comme un abandon de poste et un refus d’assumer les responsabilités dont il est investi. Et pour ne pas arranger la situation, lorsqu’elle est saisie, la sanction de l’ARCOM est bien souvent trop laxiste.
En 2024, Reporters Sans Frontières est allé jusqu’à saisir le Conseil d’Etat pour que l’ARCOM accepte de réexaminer les obligations de CNEWS en matière de pluralisme. La juridiction leur a donné raison et RSF avait alors salué une décision bouleversant la « passivité » de l’ARCOM. Ils ont de nouveau saisi le Conseil d’Etat en janvier 2026 pour l’exacte même raison, une triste illustration de l’inefficacité des sanctions proposées aujourd’hui.
L’ARCOM, une institution pas si indépendante
En principe, comme expliqué au début de l’article, l’ARCOM est indépendante du pouvoir politique et des intérêts privés. Mais dans la pratique, certains éléments posent question. Dans un premier temps, la nomination des membres de l’ARCOM est éminemment politique : le·la président·e est nommé·e par le président de la République, les membres en partie par le Sénat et l’Assemblée nationale.
Dans un second temps, les accusations de laxisme envers les médias du groupe Bolloré ont été étayées par la publication en 2026 d’une enquête de Mediapart, signée Yunnes Abzouz. Il y révèle que des directives seraient données en interne pour « ménager » la chaîne CNEWS et lui épargner de nouvelles amendes. Les dossiers seraient même bloqués ou parfois enterrés par les hauts placés… Si l’ARCOM réfute ces accusations, le doute est permis sur sa réelle indépendance.
Pour remédier à ces enjeux et garantir aux citoyen·nes un espace médiatique sain, les choses doivent changer. Dans l’organisation de l’ARCOM, dans les sanctions qu’elle propose, dans la transparence de ses décisions… Un défi de taille qui pourrait enfin amener les médias à respecter les règles. Pour rappel, les médias ont l’obligation de respecter un certain cahier des charges lorsqu’ils se voient attribuer une fréquence. Elles sont gratuites et d’une grande rareté… il faut donc les mériter.




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