Un piège pour contrôler l’opinion publique ou la condition du pluralisme en France, les aides à la presse distribuées par l’Etat ne sont jamais loin des polémiques de financement des médias. S’il semble dans tous les cas réducteur de les cantonner à une de ces cases, il est en revanche intéressant de s’y pencher davantage. D’où viennent-elles ? Quelles formes prennent-elles ? Les nombreuses critiques dont elles sont victimes sont-elles justifiées ?
Il était une fois… les tarifs postaux privilégiés 📮
L’histoire commence en 1796, quand les premières aides à la presse sont instaurées par le régime du Directoire. La monarchie est abolie depuis 1792 et un groupe de 5 directeurs exerce le pouvoir en France. La Révolution Française n’est pas si loin et le nouveau régime peine à diffuser les nouvelles règles et lois qui encadrent la République. Après la Terreur et avec le droit de vote, il est aussi souhaitable d’encourager le pluralisme des opinions et une population bien informée.
Ainsi, la mise en place de la première aide à la presse de l’Etat français se concentre sur la diffusion de l’information et donc sur son transport. L’instauration de tarifs postaux privilégiés permettent aux médias de diffuser leurs journaux à un coût bien moindre. Depuis cette première initiative, le développement a été progressif, avec l’objectif de favoriser le pluralisme dans le paysage médiatique.
Des aides directes ou indirectes 💶
Aujourd’hui, les aides à la presse se scindent en deux grandes familles : les aides directes et indirectes.
Aides directes
Les aides directes, comme leur nom l’indique, sont directement distribuées par l’Etat aux médias ou aux journalistes. La principale est l’aide au pluralisme. Les médias déposent une demande, qui peut leur être accordée s’ils signent et respectent une convention cadre. Cette convention inclut des obligations comme la justification des dépenses (il est important de pouvoir tracer l’argent public) ou le respect de certains objectifs de développement, d’innovation et de bonnes pratiques professionnelles.
Les aides sont accordées par la Direction générale des médias et des industries culturelles, un organe du Ministère de la culture. Il évalue et met en œuvre les politiques de l’Etat en faveur du développement et du pluralisme des médias. Les aides sont ensuite distribuées par le Fonds stratégique pour le développement de la presse ou par l’aide à la diffusion par exemple. Ils accordent des subventions ou des avances remboursables pour soutenir des projets de médias. La bourse émergence, par exemple, a été créée en 2016 pour soutenir le lancement de structures de presse de moins de 3 ans.
L’aide à la modernisation et à la transition fonctionne sur un principe globalement similaire. Cette nouvelle aide, mise en place en 2004, aide la réalisation de projets de développement des services de presse en ligne.
Aides indirectes
Les aides indirectes, à l’inverse, sont des avantages accordés par l’Etat aux médias ou aux journalistes. La plus connue est aussi la plus ancienne, l’aide postale. Elle consiste aujourd’hui en des tarifs postaux préférentiels pour les quotidiens et hebdomadaires présentant un caractère d’information politique et générale. Formule large vous en conviendrez, définie en ces termes par le Ministère : « traiter une diversité de sujets, sans en privilégier un en particulier. En d'autres termes, l'information politique et générale couvre en principe tout le champ de l'actualité, qu'elle soit politique, économique, sociale, scientifique, culturelle, sportive, ou relative à d'autres thèmes divers, pour autant que les informations et les commentaires ainsi apportés tendent à éclairer le jugement des citoyens. »
Dans le même registre, les journalistes et les médias bénéficient également d’un rabais sur les impôts et les cotisations. L’abattement sur les cotisations de sécurité sociale s’élève à 20% et le statut de journaliste professionnel, concrétisé par la carte de presse, permet également un abattement fiscal très avantageux.
Il est difficile d’obtenir les montants précis des aides distribuées, mais selon le rapport du gouvernement publié en 2024, le total des aides directes versées étaient de 175,3 millions d’euros. Parmi les plus grands bénéficiaires, on comptait alors Libération (propriété de Patrick Drahi), L’Humanité (média indépendant) ou encore La Croix (propriété du groupe Bayard presse). Le total des aides indirectes est bien plus impressionnant et s’élève à 300 millions d’euros.
🔍 Avantages et inconvénients, décryptage des aides à la presse
En y voyant plus clair sur le fonctionnement de ces aides, il devient ainsi plus facile de les remettre en question et d’explorer leurs avantages comme leurs inconvénients.
Techniquement, ces aides ont été créées pour permettre un meilleur pluralisme des médias. Elles représentent une source de revenus importantes pour de nombreux médias et permettent ainsi que l’économie des médias ne repose pas uniquement sur l’argent de parties privées, comme des milliardaires interventionnistes par exemple. Elles sont un fort soutien pour des médias indépendants comme L’Humanité mais aussi pour des médias qui ont de faibles revenus publicitaires comme Libération.
Malheureusement, c’est à peu près tout pour les avantages. Les critiques, elles, fleurissent librement. Dès 2013, la Cour des comptes produit un rapport dénonçant la dépendance de la presse à l’Etat. Elle peut s’avérer profondément dangereuse en cas d’arrivée au pouvoir de l’extrême droite par exemple. Les médias en désaccord avec certaines opinions pourraient se voir couper les vivres et donc censurés économiquement. Le site de Mediapart, l’un des rares médias qui (comme beaucoup de médias indépendants d’ailleurs !) refuse de bénéficier de la majorité des aides, l’illustre par la volonté « d’être à l’abri de toute influence politique ».
Une autre critique virulente concerne l’attribution des aides. En effet, selon les derniers rapports produits par le Ministère, les aides sont majoritairement distribuées à des journaux détenus par des milliardaires (souvent eux-mêmes très proches du pouvoir politique… quelle surprise.). Le phénomène de concentration des médias n’est donc absolument pas pris en compte et crée une situation pour le moins surprenante. Les milliardaires n’ont même plus besoin d’injecter tant d’argent dans les médias, ils en prennent le contrôle et sont ensuite financés par l’Etat directement. Pratique.
En 2022, les groupes de presse les plus gâtés étaient ceux de Bernard Arnault (fortune estimée : 150 milliards d’euros), Xavier Niel (fortune estimée : 28 milliards), la famille Dassault (fortune estimée : 30 milliards) et Patrick Drahi (fortune estimée : 8 milliards). Le plus riche de tous, mais aussi le plus proche du pouvoir, Bernard Arnault a touché plus de 14 millions d’euros d’argent public…
Enfin, les critères mis en place pour disposer de certaines de ces aides se révèlent finalement discriminants. Par exemple, l’abattement fiscal prévu pour les titulaires de la carte de presse ne questionne pas la carte de presse en elle-même. La Commission de la carte d'identité des journalistes professionnels interdit par exemple le voile sur les photos de carte de presse, discriminant ainsi toutes les femmes voilées de la profession. Le minimum d’heures travaillées nécessaire à son obtention ne prend pas en compte les personnes handicapées qui ne peuvent pas toujours travailler à plein temps.
En définitive, un processus qui coûte à la puissance publique mais dont les effets réels laissent clairement à désirer…
Et nos voisins européens ? 🇪🇺
Si le modèle de la France est critiquable, que donne-t-il en comparaison aux autres modèles européens ? Nos voisins allemands, espagnols et anglais ont eux pris le parti de ne donner aucune subvention directe aux journaux, ils privilégient l’aide indirecte en rapport avec la fiscalité par exemple. Le cas de la Suède est plus intéressant et pallie certaines faiblesses du modèle français. Les aides y sont plus ciblées et ne sont attribuées qu’aux seconds quotidiens locaux, c'est-à-dire les numéros 2 sur le marché, afin d’éviter les situations de monopole. De plus, d’importantes garanties sont en place pour empêcher toute ingérence politique. Il est très probable que ce modèle comporte aussi ses failles, mais sur ce point, la France pourrait clairement gagner à copier sur ses voisins…




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